Regarder la vie avec des yeux d'enfant
CONFERENCE – REGARDER LA VIE AVEC DES YEUX D’ENFANT
Par Christian TUAL

Maud Fontenoy, après avoir passé des mois sur l’eau et traversé l’Atlantique et le Pacifique à la rame, ne parlait pas d’exploit mais de BEAUTE et d’HUMILITE : « Je reviendrai sur terre avec des yeux d’enfant. »

Regarder est un acte essentiel, un acte fondamental dans la vie.
Regarder vraiment et ne pas se contenter de voir ou d’apercevoir.
Regarder en étant disponible, sans préjugés visuels ou intellectuels,
Regarder tout ce qui nous entoure comme si c’était la première fois !
Regarder comme un enfant qui découvre la vie et s’en émerveille…

Comment regardons-nous ? Il y a des regards qui prennent, des regards qui enferment et d’autres qui tuent. Mais il y a aussi des regards qui donnent, des regards qui offrent, qui s’émerveillent et admirent.
J’ai souvent pensé que nos regards blessés sont peut-être la conséquence du manque de regard sur notre petite enfance. Car si nous n’avons pas été regardés avec émerveillement et amour par nos proches lorsque nous étions enfants, comment pouvons-nous regarder vraiment, avec les yeux du cœur ?
Rééduquer le regard, s’aimer soi-même pour aimer la vie est donc une priorité.
Retrouver la qualité du regard, la fraîcheur de la découverte et de l’émerveillement…
Albert Einstein déclarait que « Le plus beau sentiment qu’on puisse éprouver, c’est le sens du mystère, c’est la source de tout art véritable, de toute vraie science. Celui qui n’a jamais connu cette émotion, qui ne possède pas le don d’émerveillement, ni de ravissement, autant vaudrait qu’il fût mort : ses yeux sont fermés ».


Etre curieux, ouvert, disponible et attentif à cet ici et maintenant. Ce peut être mille choses de la vie quotidienne, des enfants qui jouent, une mésange qui se pose sur le rebord de votre fenêtre, la neige qui tombe doucement, le frémissement des feuilles dans le vent, l’écorce des arbres ou les moisissures au creux des vieux murs….

André Frossard disait : « Retrouver la fraicheur du regard, oublier ce que l’on croit savoir, se tenir devant les êtres et les choses comme si on les voyait pour la première fois. »

Changer ou éduquer son regard, cela demande du courage, de la disponibilité et de la persévérance. Parfois, on n’y arrive pas. Ce n’est pas grave ! Ce qui compte, c’est d’avoir conscience que c’est important et d’essayer.
Exercer son regard à discerner ce qui est essentiel au-delà des apparences…
Prendre le temps de se laisser éblouir ou émerveiller au lieu de penser que ce sont des futilités auxquelles on n’a jamais le temps de se consacrer.

Notre regard est limité parce que nous regardons la vie à partir de ce que nous voyons de nous-mêmes, à travers notre propre filtre.

Pour cela, il est souhaitable de se débarrasser des poussières de l’habitude qui banalise tout, se déconditionner, aller au-delà de ses préjugés pour découvrir la vie avec un regard neuf comme si c’était la première fois.

Nous pensons généralement que les enfants sont justes bons à s’amuser et à être insouciants et que nous, adultes, nous devons être responsables et matures, que nous devons penser à l’avenir, surtout par les temps qui courent, que ce serait un manque de sérieux de se comporter comme un enfant.
Mais avons-nous essayé, au moins une fois, de voir la vie à travers les yeux d’un enfant, de vivre pleinement le moment présent sans se soucier du futur ? Pour un enfant, rien n’est compliqué, tout est beau, tout est matière à curiosité. « Ne prenez pas la vie au sérieux, de toutes façons, vous n’en sortirez pas vivant » Fontenelle.
Il est important d’exercer son regard à discerner ce qui est essentiel au-delà des apparences ; C’est la qualité de notre regard qui compte : notre regard peut transfigurer toute chose en forme dégradée ou en forme sublimée. Cela demande de la disponibilité : prendre le temps de se laisser éblouir, de se laisser émerveiller.

Et si regarder, c’était recevoir un magnifique cadeau ou encore se laisser traverser, se laisser regarder ?

Regarder la vie « autrement », pas comme un prédateur ou en étant blasé de tout. Il y a quelques années, en écoutant une conférence de Pierre Rabhi, j’ai été saisi par une anecdote qu’il avait racontée. Pierre Rabi est agriculteur et philosophe, il vit dans une région aride et partage avec ses voisins et ses amis un système d’entraide. Un soir d’automne, où il faisait du bois avec un voisin, la fin de la journée offrait aux regards une lumière magnifique. Arrivés dans une clairière, un chêne centenaire irradiait de beauté sous la chaude lumière de l’automne. Pierre Rabhi, émerveillé, bouleversé, sans un mot, montra le chêne à son ami. Celui-ci lui dit : « ah oui, magnifique ! Ça va nous faire un sacré nombre de stères de bois ! » .
Par notre regard, nous pouvons transformer toute chose en forme dégradée ou sublimée. Notre regard est créateur ou destructeur. C’est la qualité de notre regard qui compte !
« Le regard, c’est le miroir de l’âme… L’infini du ciel par la lucarne des yeux !
Devenir des contemplateurs d’invisible, Porter son regard plus loin que l’horizon ! Ce qui rend les choses, les gens et les paysages exceptionnels et inoubliables, c’est le regard d’attention contemplative que l’on pose sur eux.» François Garagnon.

Le regard, c’est la conscience, le pouvoir de contempler, la faculté d’aimer !
Il faudrait retrouver la ferveur originelle !
« Quand tout est jeu avec presque rien et quand tout est grâce avec presque tout. » François Garagnon.

Il nous faudrait un grand émerveillement chaque jour pour passer de la vue à la vision.

Henri Matisse, mieux que quiconque a su préserver cette fraicheur enfantine. A 82 ans, et malgré l’expérience des années accumulées, il n’a pas pour autant altéré l’enfant qui reste au cœur de tout adulte :

« Pour l’artiste, la création commence à la vision. Voir, c’est déjà une opération créatrice, ce qui exige un effort. Tout ce que nous voyons dans la vie courante subit plus ou moins la déformation qu’engendrent les habitudes acquises, et le fait est peut-être plus sensible en une époque comme la nôtre, où cinéma, publicité et magazines nous imposent quotidiennement un flot d’images toutes faites, qui sont un peu dans l’ordre de la vision ce qu’est le préjugé dans l’ordre de l’intelligence. L’effort nécessaire pour s’en dégager exige une sorte de courage ; et ce courage est indispensable à l’artiste qui doit voir toutes choses comme s’il les voyait pour la première fois : il faut voir toute la vie comme lorsqu’on était enfant ; et la perte de cette possibilité vous enlève celle de vous exprimer de façon originale, c’est-à-dire personnelle ».


Lors de la prochaine conférence le jeudi 28 avril à 20h30, je poursuivrai cette présentation d’Henri Matisse et vous parlerai plus longuement de sa démarche de création et de son œuvre.





« Pour l’artiste, la création commence à la vision. Voir, c’est déjà une opération créatrice, ce qui exige un effort. Tout ce que nous voyons dans la vie courante subit plus ou moins la déformation qu’engendrent les habitudes acquises, et le fait et peut-être plus sensible en une époque comme la nôtre, où cinéma, publicité et magasines nous imposent quotidiennement un flot d’images toutes faites, qui sont un peu dans l’ordre de la vision ce qu’est le préjugé dans l’ordre de l’intelligence. L’effort nécessaire pour s’en dégager exige une sorte de courage ; et ce courage est indispensable à l’artiste qui doit voir toutes choses comme s’il les voyait pour la première fois : il faut voir toute la vie comme lorsqu’on était enfant ; et la perte de cette possibilité vous enlève celle de vous exprimer de façon originale, c’est-à-dire personnelle ». Henri Matisse

« Que l’important soit dans ton regard et non dans la chose regardée. » André Gide

« Le premier regard, c’est la première note magique, jouée sur la corde d’argent de notre cœur ». Khalil Gibran,

« Il y a dans le regard qui rencontre la splendeur du vrai un frémissement qui touche à l’extase ». Lacordaire

Caspar David Friedrich déclare : « Si tu n’es pas capable de voir en toi ce qui est à l’extérieur de toi, alors mieux vaut t’abstenir de peindre ».

Choderlos de Laclos : « Voulez-vous donner plus de tendresse à vos regards ? Exercez la sensibilité de votre âme. Voulez-vous accroître leur vivacité ? Cultivez votre esprit, augmentez le nombre de vos idées ; en vain vous aura accordé de beaux yeux, si votre âme est froide, si votre esprit est vide, votre regard sera nul et muet. »

Paul Eluard :
« Comme le jour dépend de l’innocence,
Le monde entier dépend de tes yeux purs,
Et tout mon sang coule dans leurs regards. »

Joyce Mansour : « L’enfant chassa de son ombre les derniers filaments de nuit et posséda tout à la fois le ciel, la forêt, le village, le soleil, l’insecte qui mordillait son orteil, la flaque d’eau boueuse où s’attardait un cochon…, bref, tout ce qui l’entourait, plus l’air à perte de vue, d’un seul regard inflexible ».

Paul-Claude Racamier : « Méduse est une anti-mère. Et ce regard : au contraire d’un regard où l’enfant peut se regarder et se voir ; d’un regard qui embrasse l’enfant comme une totalité ; d’une regard où l’on entre et par où l’enfant peut faire entrer ses émois ; d’un regard enfin qui admire, c’est un regard adverse, un regard dardé, un regard qui pénètre, attaque, aveugle, fige et pétrifie : le regard de la disqualification, qui mortifie la vie psychique.

Amélie Nothomb : Quelle est la différence entre les yeux qui ont un regard et les yeux qui n’en ont pas ? Cette différence a un nom, c’est la vie. La vie commence où commence le regard.

Philippe Claudel : Elle avait de grands yeux verts, très beaux, avec des paillettes d’or sur le pourtour de leurs iris. Je me souviens d’avoir pensé que les yeux n’ont pas d’âge, et que l’on meurt avec ses yeux d’enfant, toujours, ses yeux qui un jour ce se sont ouverts sur le monde et ne l’ont plus lâché.

Louis Aragon :
Les yeux d'Elsa

Tes yeux sont si profonds qu'en me penchant pour boire
J'ai vu tous les soleils y venir se mirer
S'y jeter à mourir tous les désespérés
Tes yeux sont si profonds que j'y perds la mémoire

À l'ombre des oiseaux c'est l'océan troublé
Puis le beau temps soudain se lève et tes yeux changent
L'été taille la nue au tablier des anges
Le ciel n'est jamais bleu comme il l'est sur les blés

Les vents chassent en vain les chagrins de l'azur
Tes yeux plus clairs que lui lorsqu'une larme y luit
Tes yeux rendent jaloux le ciel d'après la pluie
Le verre n'est jamais si bleu qu'à sa brisure

Mère des Sept douleurs ô lumière mouillée
Sept glaives ont percé le prisme des couleurs
Le jour est plus poignant qui point entre les pleurs
L'iris troué de noir plus bleu d'être endeuillé
Tes yeux dans le malheur ouvrent la double brèche
Par où se reproduit le miracle des Rois
Lorsque le cœur battant ils virent tous les trois
Le manteau de Marie accroché dans la crèche

Une bouche suffit au mois de Mai des mots
Pour toutes les chansons et pour tous les hélas
Trop peu d'un firmament pour des millions d'astres
Il leur fallait tes yeux et leurs secrets gémeaux

L'enfant accaparé par les belles images
Écarquille les siens moins démesurément
Quand tu fais les grands yeux je ne sais si tu mens
On dirait que l'averse ouvre des fleurs sauvages
Cachent-ils des éclairs dans cette lavande où
Des insectes défont leurs amours violentes
Je suis pris au filet des étoiles filantes
Comme un marin qui meurt en mer en plein mois d'août


J'ai retiré ce radium de la pechblende
Et j'ai brûlé mes doigts à ce feu défendu
Ô paradis cent fois retrouvé reperdu
Tes yeux sont mon Pérou ma Golconde mes Indes
Il advint qu'un beau soir l'univers se brisa
Sur des récifs que les naufrageurs enflammèrent
Moi je voyais briller au-dessus de la mer
Les yeux d'Elsa les yeux d'Elsa les yeux d'Elsa



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